Je suis revenue à ce que je suis vraiment –MARTINE #2

Mis à jour : juin 5


// TEMOIGNAGE // En mai dernier, au cœur du confinement, à Paris, nous nous sommes entretenues durant une heure avec Martine. A 76 ans, cette parisienne de naissance vit seule – par choix- depuis plus de 25 ans. De son mode de vie et de sa façon de raconter son quotidien d’avant le confinement, Martine représente ces femmes que l’on dit encore actives et indépendantes. De son témoignage, nous en avons extrait l’angle principal de son expérience.

Si sa fille est très présente dans son quotidien, Martine a toujours fait de son autonomie une raison ou plutôt solution d’être. Tenir ses courses comme sa santé. Prendre soin de son corps comme de son moral. Et occuper son temps. Deux fois par semaine (le mardi et le jeudi), Martine retrouvait avec beaucoup de plaisir les membres des deux chorales dont elle fait partie depuis plus de 10 ans. Une activité qu’elle menait en parallèle de cours de théâtre, jusqu’à ce que l’atelier soit supprimé il y a quelques mois. Une semaine rythmée également, chaque lundi, par la recherche d’activités à faire les week-ends et durant les vacances scolaires. De ces périodes qui, pour une femme même rompue à l’exercice de la solitude, sont toujours un moment particulier à passer, les amis et autres connaissances restant en famille. En surfant sur le site de la mairie de Paris, Martine cherchait ce qui pouvait lui permettre de passer le temps comme de s’ouvrir à des univers encore inconnus. Promenade, visite d’un quartier, d’un musée, calligraphie japonaise, origami finissaient alors par ponctuer ses samedis et dimanches.


De ce temps d’avant, elle a tenté pendant le confinement d’en conserver son organisation comme de la présence des autres autour d’elle à travers ce que la technologie permet aujourd’hui. Une expérience 2.0 qui l’a amenée à observer de près les limites de la connexion à distance : l’absence. Son aspiration pour demain est désormais d’accentuer le lien et la proximité entre humains.


Même passager, j’ai eu comme un coup de déprime

« Comme je n’extrapole pas sur ce qui se dit - je vois plutôt et agis en fonction - je n’avais pas forcément prévu ce qui est en train de se passer.

L’annonce du confinement m’a beaucoup chamboulée surtout de la façon dont s’est exprimé Emmanuel Macron, entre maladresse et dureté vis-à-vis des personnes de plus de 70 ans. Je me suis dit « Voilà, on est mis de côté complètement ». Je me suis sentie discriminée.

Même passager, j’ai eu comme un coup de déprime, me disant « il faut que tu penses que tu es vieille. Et il faut que tu fasses en sorte de t’organiser au mieux pour avoir le moins possible de besoins. Il faut que tu te soignes bien pour ne pas être dépendante. » Ça m’a fait penser à tout ça.»


Je suis devenue mon propre coach.

« Je me suis dit qu’il me fallait, dès le matin, comme une sorte de routine pour démarrer. Je prends deux médicaments, un à 6 heures, un à 6 heures 30. Il ne faut pas je les oublie, pour ma santé c’est mieux. Donc je me lève, je me prépare à déjeuner. Il ne faut pas que je traîne au lit. Il faut s’occuper de sa personne absolument.

Dès que je peux, j’essaie d’aller me promener chaque jour, environ 4 kilomètres. Une association à laquelle j’adhère m’a donné dix masques. Ça m’a permis d’être autonome pour les courses. Sinon, après, j’ai dû demander à ma fille. Mais même si elle n’est pas très loin de chez moi, elle n’est pas en bas non plus. Et comme j’ai un régime particulier, c’est un peu compliqué. Donc toute ma journée, j’étais organisée comme ça pendant pas mal de jours.

Au début du confinement, j’avais plus de courage. Je m’étais mis cette règle de vie « pour me maintenir, il faut faire comme ci, comme ça ». Il ne faut pas compter sur l’hôpital, ni sur le médecin. J’étais comme mon propre coach. Mais c’était un peu trop strict finalement. Et je suis revenue à ce que je suis vraiment. »


Les gens sont là, mais comme s’ils n’étaient pas là.

« J’ai essayé aussi de faire de la sophrologie en ligne, pour me déstresser, faisant de l’hyper-tension. Il y a aussi l’association Paris en compagnie, qui m’a appelée plusieurs fois. J’ai discuté avec eux.

Avec une des deux chorales dont je fais partie, nous travaillons en ligne avec l’application zoom. Nous sommes une dizaine à nous réunir. Nous l’avons fait quatre fois. Mais la dernière fois, je n’ai plus aimé. Ce n’est pas la vie ça, bon sang. Les gens sont là mais comme s’ils n’étaient pas là. Ça m’a beaucoup troublée. Ça comble un moment, et puis quand on raccroche, quand on se dit aurevoir, plus rien. On ne peut pas se voir ou déjeuner ensemble. J’ai trouvé ça dur la dernière fois. Désormais, je ne fais plus. Je trouve ça déshumanisant. »


Les autres, ils me manquent.

« On parle beaucoup d’intérieur, j’ai essayé. Mais au bout d’un moment il y a aussi les autres. Peut-être que c’est parce que j’ai plus de 70 ans que je pense comme ça. On n’a jamais fini de penser et réfléchir sur soi, mais j’aimerais bien voir les autres. Et les autres, ils me manquent.

Je suis depuis deux ans Jean-Jacques Crèvecoeur, un coach belge en développement personnel. Et quand il a senti que la société allait être très mal à la suite du confinement, il a décidé de créer une sorte de journal personnel où il nous tient par ailleurs au courant de ce qu’il risque de se passer, des dirigeants qui nous retirent notre autonomie, du virus qui proviendrait d'un laboratoire chinois, des mensonges. Mais qu’en même temps, ce serait bien de créer un ré-enchantement de notre vie. Je suis bien d’accord avec ce dernier point. Et je me dis qu’il y a bien d’autres gens et d’autres dirigeants plus corrects qui vont comprendre que ça ne va pas, et peut-être faire quelque chose. »


Les autres existent !

« L’engagement fait partie de ma personnalité depuis toujours mais j’ai très envie de défendre principalement les personnages âgées. Je ne sais pas encore comment. Certains me disent que ce sera en allant défiler dans la rue. Je l’ai fait en mai 68 mais je trouve que manifester dans la rue n’est plus véritablement d’actualité. Il faut trouver d’autres moyens comme en retissant le lien et en amenant la proximité. Au delà de la problématique liée au senior, il y a aussi celle des familles et plus particulièrement les violences conjugales et parentales en leur sein.

Et puis quand je regarde ces gens se ruer dans les rayons alimentaires alors qu’ailleurs il y a toutes ces personnes qui n’ont rien à manger. Est ce que c’est cela cette nouvelle société ? Pour moi, cela n’a aucun sens. Est ce que je dois m’adapter à ça ? Non, tout ceci demande une profonde réflexion. Les autres existent ! C’est le lien et le regard porté sur l’autre qui doivent changer dans la société.»

ABONNEZ-VOUS A NOTRE NEWSLETTER

© Reinvent Aging by Re_Belles - 2020